HISTOIRE DU SIONISME EN FRANCE : DEUXIEME PARTIE- PHILIPPE BOUKARA.

II- Etape par étape
Entre les deux guerres mondiales, le sionisme se répand en France dans plusieurs directions.
Dans les milieux littéraires, plusieurs poètes juifs en expriment le message avec ferveur. André
Spire (1868-1966) fait figure de grand aîné, même s’il est rejoint, dans sa génération, par
Gustave Kahn (1859-1936), pionnier du vers libre.
Puis viennent Henri Hertz, proche
d’Apollinaire, Joseph Milbauer, traducteur de talent, Edmond Fleg, Ovadia Camhy, Sépharade
venu de Palestine, ou encore Albert Cohen, qui fonde en 1925, chez Gallimard, une Revue juive
rayonnante, même si elle ne dure qu’une année.
Beaucoup d’étudiants juifs se heurtant à des quotas dans les pays centre-européens viennent
poursuivre leurs études dans les universités françaises.
Beaucoup d’entre eux, une fois le diplôme obtenu, font leur alyah et deviennent des
écrivains célèbres, comme Nathan Alterman ou Avraham Shlonsky, ou des hommes politiques,
comme Reuven Barkatt, président de la Knesset, ou Israël Barzilaï, ministre.
Un des piliers du mouvement sioniste en France est le KKL, qui est dirigé à partir de 1925 par
un délégué venu de Palestine, et auparavant de Russie, Joseph Fisher (1893-1964). Celui-ci
réussit à pénétrer tous les milieux juifs, y compris les plus assimilés, grâce notamment à un
journal en français de qualité, La Terre retrouvée, qui parait à partir de 1928, et aussi au
concours d’Aimé Pallière, catholique qui ne s’est pas converti au judaïsme mais défend celui-ci
avec une grande conviction et une sensibilité sioniste.
Tout l’éventail idéologique du sionisme
est disponible en France. Très francophile – son épouse a d’ailleurs été étudiante à Nancy –
Vladimir Jabotinsky a habité Paris, sur la rive gauche, à partir de 1924. C’est dans un café de la
Place de l’Odéon qu’est créée, en 1925, l’Union mondiale des sionistes révisionnistes, ancêtres
du Likoud. Le n°1 du Betar en France, Victor Mirkin, né en Russie, introduit en France le jiu jitsu.
Il fait son alyah en 1937 et travaille dans les entreprises mises en place par le Baron de
Rothschild.
Le leader des sionistes socialistes en France est Marc Jarblum (1887-1972), ami de Ben
Gourion depuis leur jeunesse en Pologne. Il a créé un réseau de relations parmi les socialistes
français et les syndicalistes de nombreux pays. Il est très lié, en particulier, avec Léon Blum, qui
a noué une relation étroite avec Haim Weizmann, le n°1 de l’Organisation sioniste, à propos
duquel il disait : « Je n’ai jamais rien pu lui refuser ». La contribution active de Léon Blum à la
diplomatie du mouvement sioniste et à la propagation de ses idées entraine la création en Galilée du
kibboutz Kfar Blum, dont le projet est conçu en 1937 et la réalisation en 1943. A l’époque du Front
populaire, Jarblum devient un dirigeant communautaire important et représente l’Exécutif sioniste auprès des
autorités françaises.
Depuis 1925, il existe une association France Palestine qui sert de bureau sioniste officieux à Paris. Elle est présidée
par Justin Godart (1871-1956), député puis sénateur radical, ministre du Travail puis de la Santé, qui a été reconnu
comme Juste parmi les Nations. Il se sent en effet profondément solidaire du monde juif, à la fois dans ses œuvres
sociales mais aussi dans le projet sioniste. Cela surprend peut-être, mais France Palestine est l’ancêtre de France
Israël – celle-ci méconnait d’ailleurs le rôle de son fondateur, qui a séjourné deux fois en Palestine mandataire et
une fois dans l’Etat d’Israël. L’association a pour secrétaire général le poète Henri Hertz, elle collabore avec des
délégués sionistes qui sont d’abord Victor Jacobson, puis Nahum Goldmann, et publie une revue de qualité intitulée
Palestine. A l’occasion de l’Exposition universelle de Paris à l’été 1937, un Pavillon de Palestine connait une
grande affluence, comme déjà celui de l’Exposition coloniale de 1931.
Après 1933, de nombreux jeunes Juifs allemands réfugiés en France vivent dans des hakhsharot, fermes-écoles
sionistes où ils se préparent à devenir agriculteurs après leur alyah. L’idéal des haloutzim, les pionniers sionistes,
commence à pénétrer les Eclaireurs israélites de France (EIF), dont un des chefs, Simon Lévitte, a fait son alyah et
revient, à la veille de la guerre, propager cet état d’esprit. Une fois la guerre déclarée et la France vaincue, les
tendances sionistes sont fortement représentées dans la Résistance juive, aussi bien pour le sauvetage des vies
humaines que pour les maquis et pour la Résistance spirituelle.
Philippe Boukara, né en 1957 à Paris, est historien, spécialiste du judaïsme contemporain, coordinateur de la formation auu Mémorial de la Shoah. Il a enseigné à Sciences Po Paris (2000-2010) et à Nancy II (1995-2005) et a collaboré à de nombreux colloques, ouvrages collectifs et revues.
Il est membre du comité directeur de l’Amitié judéo-chrétienne de France et chroniqueur à l’hebdomadaire Actualité juive.


