Je suis un Juif de Diaspora; Article de Marc Seroka (bio en fin d’article)
Je suis un juif de diaspora : un français né en 1958 à Vincennes, en banlieue parisienne ce qu’on l’habitude d’appeler un baby boomer issu de parents ashkénazes dont les propres parents étaient arrivés en France dans les années 1930, fuyant les pogroms de leur Pologne natale.
Mon père a été déporté en 1942 avec toute sa famille et est revenu seul d’Auschwitz en Mai 1945.
Malgré la possibilité, entre autres, pour lui de rejoindre Israël qui n’était à l’époque que la Palestine mandataire sous gouvernance britannique, il a choisi de rester en France, a demandé la nationalité française et obtenu de changer de prénom (Jean au lieu de Nathan),
Ces démarches ont été validées par une administration qui collaborait encore quelques mois plus tôt avec l’occupant et dont certains policiers étaient venus arrêter sa famille le 16 juillet 1942 lors de la rafle du Vel dHiv.
SI je précise ces détails, c’est que, pour un jeune homme de 18 ans, sans attache aucune et pouvant légitimement éprouver du ressentiment vis-à-vis d’un pays ayant participé activement à sa déportation et indirectement au meurtre de ses parents et de son frère ainé, décider malgré tout de demeurer en France et d’y faire sa vie représente un choix fort qui a forcément pesé sur mon attachement indéfectible à la France jusqu’à ce jour.
D’ailleurs, même si dès mon enfance je savais évidemment qu’il existait un pays nommé Israël peuplé essentiellement de juifs, j’aurais été bien incapable de le situer sur une carte et d’en citer plus de 2 villes à la différence des départements français dont je connaissais par cœur la liste alphabétique et les préfectures.
Depuis 1967, de conflits meurtriers en processus de paix avortés, de condamnations onusiennes en accusations médiatiques iniques, mais aussi heureusement de plages ensoleillées en circuits touristiques, j’ai appris la géographie de l’état hébreu, étudié son histoire compris ses difficultés, appréhendé ses contradictions aussi et inévitablement jugé l’action de ses dirigeants politiques en dehors, j’en suis conscient, de toute réelle légitimité.
Tous ces éléments non exhaustifs ont agrégé en moi les ferments d’un long processus qui m’a peu à peu extirpé du confortable carcan de Français autocentré et mené progressivement à ma condition de juif diasporique revendiqué.
J’aime inconditionnellement Israël, je tremble pour ce pays dont je ne suis pourtant pas un citoyen à chaque fois qu’il est en danger c’est-à-dire quasiment en permanence ; je m’indigne de la réprobation injustifiée qui accompagne systématiquement chacun de ses actes, chacune de ses décisions et je me réjouis de chacune de ses victoires militaires, scientifiques ou technologiques.
A celui qui me reprocherait cette « double allégeance », je rétorque qu’on a le droit d’aimer son père autant que sa mère et que si je reste Français de tout mon cœur, je suis aussi Israélien de toute mon âme.
La politique pro-arabe du gouvernement français est une lourde pierre dans mon jardin et l’antisémitisme croissant depuis le meurtre d’Ilan Halimi en 2006 un sujet de préoccupation qui, et je suis loin d’être le seul, ne cesse de remettre en cause mes certitudes et ma volonté de finir ma vie en France.
Dans ma décision actuelle de ne pas monter en Erets, outre bien sur des arguments personnels (famille travail …) et matériels, il faut également inclure l’idée qu’on peut, qu’on doit en diaspora, constituer aussi une force agissante et efficace dans la défense d’Israël.
L’aide financière est la plus évidente et reste indispensable ; paradoxalement c’est celle qui réclame le moins d’investissement personnel.
La publication des posts sur les réseaux sociaux, la diffusion des informations et la dénonciation des fake news sur les forums la participation active aux manifestations et évènements organisés pour soutenir Israël nécessitent, selon un proverbe bien connu, un bien aussi précieux que l’argent .. le temps.
Depuis le 7 octobre et particulièrement pendant la période de détention des otages, beaucoup de juifs français ont trouvé ce temps pour exprimer leur soutien à l’état juif martyrisé.
Cependant, soyons lucides : quelle que soit l’énergie dépensée et le temps consacré, cette activité tourne surtout en boucle au sein de la communauté juive.
Mais elle reste incontournable pour permette de réussir à souder autour d’Israël en guerre les opinions divergentes les courants politiques opposés, les sensibilités différentes et mobiliser les juifs qui ne sentent pas trop concernés par ce qui se passe à 4000 km de chez eux. C’est sans doute peu mais c’est déjà beaucoup ! Une diaspora divisée aura une action moins efficace voire négative dans la défense de l’image d’Israël auprès du grand public.
Israël a besoin d’une diaspora forte et proactive dans tous les grands pays démocratiques ; chaque juif diasporique doit, à son échelle, constituer un relai et un soutien pour l’Etat juif et ce même s’il ne se sent pas en phase avec ses gouvernants.
Nous juifs de diaspora ne pouvons pas actuellement nous permettre le luxe d’apparaitre désunis et de donner des munitions à nos ennemis au risque d‘isoler et de fragiliser un peu plus le seul pays prêt à risquer la vie de ses soldats pour assurer la sécurité de tous les juifs qui décident d’y vivre.
Reste donc ce qui est sans doute le plus ardu : convaincre les sceptiques parmi son entourage que le combat mené par Israël est un combat juste, que les israéliens sont du bon côté de l’Histoire et défendent au-delà de leur propre existence les valeurs fondamentales de liberté et de tolérance chères à l’Occident, valeurs que des islamistes fanatiques rêvent de voir disparaitre au profit d’un califat mondial régi par la charia.
C’est ce ventre mou sans parti pris ni dogme, ces gens sans réelle opinion sur le conflit actuel, ceux qui n’ont pour avis que celui donné par les journaux télévisés ou les réseaux sociaux, qu’il faut travailler sans relâche, à qui il faut donner des arguments factuels, des preuves écrites, des témoignages irréfutables pour les faire basculer dans le camp des pro-israéliens.
Ils sont nombreux ces indifférents ces indécis cette fameuse « majorité silencieuse », bien plus nombreux que ceux déjà engagés dans un mouvement religieux fondamentaliste qui prône la mort du juif ou un parti politique qui diabolise Israël et qui eux, continueront de nier l’évidence même étalée sous leurs yeux aveuglés par une doctrine atrophiante et monolithique.
Si chacun des juifs de la diaspora, où qu’il réside, arrive à rallier à la cause d’Israël un de ses collègues de bureau, un de ses copains de la salle de sport, un des parents d’école de ses enfants, l’effet boule de neige peut jouer et entrainer une prise de conscience collective qui aura un impact suffisant pour se traduire dans les urnes et dans les décisions de nos dirigeants.
Je ne me voile pas la face ni ne me berce d’illusion, la tâche est immense et je sais pertinemment que les intérêts géopolitiques et économiques priment sur les décisions des états avant l’opinion de leurs citoyens.
Je suis aussi bien conscient du risque de propagation d’une haine des juifs désormais décomplexée sous forme d’antisionisme voire de sa possible et inquiétante étatisation si le parti d’extrême gauche qui la propage arrivait par malheur au pouvoir dans 1 an.
Et même si le risque parait aujourd’hui écarté, je sais aussi que la victoire plus probable d’une extrême droite qui n’a toujours pas réussi à rompre complétement avec ses vieux démons serait loin de garantir une vie plus paisible et sans danger pour la communauté juive.
La question reste entière et taraude la majorité des juifs de France ; y a-t-il encore un avenir dans la patrie des droits de l’Homme pour leurs enfants et leurs petits enfants ?
N’est-il pas temps de rejoindre Israël et de constater que la diaspora française n’a plus sa place ni sa raison d’être dans ce pays.
Pour moi, ce serait quelque part l’aveu que mon père a fait le mauvais choix au retour des camps et une sorte de trahison de son désir profond de demeurer à la fois juif et français quand bien même la création d’Israël en 1948 a forcément et profondément changé la donne.
Les bouleversements politiques qui s’accélèrent partout dans le monde infléchiront peut -être ma conviction actuelle : celle qu’avant de renoncer définitivement et de trouver, contraint et forcé, refuge dans cet état des juifs imaginé précisément par Théodor Hertzl à cet effet, le jeu en vaut la chandelle de maintenir une présence juive en France, d’y lutter incessamment contre l’antisémitisme et d‘y plaider la cause d’Israël pour ne pas laisser le champ libre à ses contempteurs.
Marc Seroka, Dr Vétérinaire, Ancien administrateur de Adath Chalom, Communauté Massorti de l’ouest de Paris,Cofondateur de Noam, mouvement de jeunesse EEIF d’Adath Chalom, est un essayiste qui réfléchit entre autres sur le rôle de la diaspora, surtout en ces temps troublés pour l’ensemble du peuple Juif.


