Guérir de la fracture
La polarisation politique israélienne et les chances du Riv’on HaRevi’i
Pascal Grin
Introduction
Je vis en Israël, et comme beaucoup ici, je vois bien que quelque chose s’est durci ces dernières années. L’affrontement des camps n’est pas nouveau — il ne l’a jamais été. Ce qui a changé, c’est la vitesse avec laquelle le désaccord vire à l’hostilité, et surtout cette résignation qui gagne : l’idée que la fracture serait devenue une fatalité, presqueune « décision venue du ciel » (גזירה משמיים). C’est ce constat qui adonné naissance au mouvement Riv’on HaRevi’i. Je voudrais, dans les pages qui suivent, comprendre comment nous en sommes arrivés là — puis me demande ce que ce mouvement peut encore espérer à l’approche des élections.
1. Comment en sommes-nous arrivés à une société aussi clivée ?
Il n’y a pas une cause unique, mais une série de fractures qui, longtemps distinctes, ont fini par se superposer :
• Des clivages anciens, d’abord. Israël porte depuis sa fondation plusieurs lignes de faille : religieux et laïcs, ashkénazes et mizrahim, juifs et arabes, gauche et droite sur la question territoriale, sionistes et non-sionistes. Longtemps, ces clivages se croisaient — on pouvait être religieux et de gauche, mizrahi et laïc. C’est précisément cette diversité des combinaisons qui amortissait l’affrontement.
• Puis leur alignement. Ce qui a changé, c’est que ces lignes de faille se sont peu à peu cristallisées en deux blocs. Quand la religion, l’origine, la position sécuritaire et le vote finissent par se recouvrir, le moindre désaccord réveille d’un coup toutes les autres appartenances. Nous sommes passés d’une société aux désaccords multiples à une société de deux camps.
• La crise récente, enfin, a joué le rôle d’accélérateur. Le mouvement situe l’origine de l’embrasement autour des cinq scrutins de 2019 à 2022, puis de la réforme judiciaire de 2023, avant le choc du 7 octobre. Ces épisodes ont transformé une tension latente en affrontement ouvert et permanent.
• Une lecture de l’histoire, aussi. Le nom même du Riv’on HaRevi’i(« le Quatrième Quart ») renvoie à une intuition de son fondateur, Yoav Heller — elle-même inspirée d’un mot que l’on prête à Ben Gourion, selon lequel c’est à ses 75 ans que l’on pourrait vraiment juger l’État d’Israël. Israël serait donc entré dans le dernier quart de son premier siècle, entre sa 75e et sa 100e année — cette période où, jadis, le royaume de Salomon puis l’État hasmonéen se seraient défaits sous l’effet de leurs querelles internes. Je reste prudent devant cette grille, un peu trop téléologique à mon goût ; mais sa force d’entraînement est réelle.
2. Pourquoi passe-t-on si vite de la discussion à l’insulte ?
Plusieurs choses se conjuguent :
• La logique identitaire. Dès lors que les appartenances se superposent, une opinion cesse d’être une simple position que l’on discute pour devenir un marqueur de qui l’on est. Me contredire, ce n’est plus contredire une idée : c’est toucher à mon « qui-suis-je ». Et la réaction défensive, souvent agressive, en devient presque réflexe.
• Le désaccord « pour vaincre » plutôt que « pour construire ». C’est peut-être ce que le mouvement formule le plus justement : passer d’un désaccord fait pour soumettre l’autre camp (מחלוקת שנועדהלהכנעת הצד השני) à un désaccord qui bâtit la confiance (מחלוקת בונהאמון). Car lorsque le but tacite d’une conversation est de l’emporter, etnon de comprendre, l’insulte cesse d’être un dérapage : elle devient unoutil.
• Les réseaux sociaux, aussi. On ne peut pas le nier : les plateformes récompensent l’indignation, l’outrance, l’entre-soi — jamais la nuance. Elles accélèrent mécaniquement le glissement de l’argument vers l’anathème.
• Et surtout, l’effacement du centre. Ce qui me frappe le plus, c’est la disparition du centre modéré — cette droite et cette gauche tempérées qui existent dans toute société apaisée. Quand ce socle cède, il ne reste que les extrêmes, plus promptes à l’invective parce qu’elles se définissent moins par un projet que par le rejet de l’autre bord. Le désaccord n’a alors plus nulle part où se poser : privé de terrain neutre, il ne peut que se durcir.
3. Pourquoi la modération peine-t-elle à trouver sa place ?
• Une place inconfortable, d’abord. Dans un champ aussi tendu, le modéré est vu par chacun comme un traître ou un tiède. Aucun bloc ne se mobilise pour lui, alors que les positions tranchées, elles, rassemblent aussitôt leur camp.
• Un récit qui manque. La nuance se raconte mal. « C’est compliqué, il y a du vrai des deux côtés » ne fera jamais descendre personne dans la rue. Face aux récits simples et galvanisants des extrêmes, la modération souffre d’un vrai déficit d’histoire à raconter.
• Et un obstacle très concret : le seuil électoral. Sur le plan politique, la difficulté est presque arithmétique : dans un système proportionnel avec seuil d’éligibilité (ahouz ha-hasima), un mouvement transversal doit convaincre par-delà les loyautés de bloc rien que pour exister — un défi que le Riv’on HaRevi’i affronte de plein fouet (j’y reviens plus loin).
4. Pourquoi la violence verbale vient-elle aussi de gens instruits et d’ordinaire bienveillants ?
C’est ce qui me trouble le plus — et cela mérite de la lucidité plutôt que de l’indignation :
• L’intelligence ne protège pas ; elle arme. Une personne cultivée a simplement plus de ressources pour justifier son camp et disqualifier l’autre. Ce que les psychologues nomment le raisonnement motivé fait que l’esprit, souvent, sert à défendre une conclusion déjà adoptée par appartenance, non à la remettre en cause. L’érudition, alors, raffine l’anathème au lieu de le désarmer.
• On cesse de voir l’autre comme une personne. Notre bienveillance ordinaire s’adresse à des êtres concrets. Mais dans le conflit, l’adversaire n’est plus quelqu’un : il devient l’incarnation d’un camp abstrait — « les gauchistes », « les colons », « les haredim ». On peut être doux avec ses proches et féroce envers une catégorie, tout simplement parce qu’on ne la voit plus faite d’individus.
• Et puis il y a l’angoisse existentielle. Depuis 2023 et le 7 octobre, chaque camp est sincèrement persuadé que la survie de sa vision d’Israël — voire d’Israël tout court — se joue là, maintenant. Et quand on croit vraiment que « l’autre camp mène le pays à sa perte », l’agressivité ne se vit plus comme une faute : elle se vit comme un devoir. C’est le ressort le plus puissant — et le plus dangereux.
• Une piste, tout de même : se demander en quoi l’on est soi-même une partie du problème. Le mouvement invite chacun à voir « enquoi il est lui-même une partie du problème » (כיצד הוא חלק מהבעיה). Un renversement de la posture accusatoire habituelle, et l’une desintuitions les plus fortes du mouvement.
5. Que peut encore réussir le Riv’on HaRevi’i, si près des élections ?
Voici ce que je crois pouvoir distinguer des simples espoirs :
• Un passage en politique récent, et incertain. Le 14 juin 2026, après un vote interne où 69 % des membres se sont prononcés pour, le mouvement a appelé à la création d’un parti dans son esprit, tout en poursuivant son action civique. Heller a annoncé quitter la présidence pour porter ce projet. À l’heure où j’écris, on ne sait pas encore s’il s’agira d’un parti indépendant ou d’un ralliement à une plateforme existante — des discussions avancées étaient en cours avec les anciens ministres Yoaz Hendel et Hili Tropper.
• Une vraie capacité à mobiliser. Les faits sont là : plus de 7 000 personnes à sa troisième convention en 2025, plus de 6 millions de shekels de garanties d’emprunt (pas des dons précisons-le) rassemblésen quelques jours après l’annonce de juin 2026, et une base militante qui mêle droite, centre et gauche.
• Mais un obstacle électoral qui se profile. Par honnêteté, il faut citer le chiffre qui dérange : un sondage d’Israel Hayom, à la mi-juin 2026, ne créditait le mouvement que de 0,5 % des voix — largementsous le seuil d’éligibilité. Rien n’est certes jamais joué, mais la ferveur civique, manifestement, ne se convertit pas mécaniquement en bulletins.
Alors, que peut-il réellement accomplir ? Il faut me semble-t-il distinguer plusieurs dimensions :
• À court terme, dans les urnes : franchir le seuil reste très incertain. Le pari le plus raisonnable n’est peut-être pas de gagner seul, mais de peser comme force d’appoint transversale — d’où, sans doute, ces discussions d’alliance.
• Au niveau du discours : même sans victoire, le mouvement a déjà remis dans le débat l’idée que la polarisation n’est pas une fatalité, et que des « accords larges » entre camps sont pensables. Ce déplacement des imaginaires est un résultat en soi.
• Au niveau de la méthode : ses tables de discussion, où se côtoient haredim, colons, laïcs, jeunes et moins jeunes autour de la question « sur quoi puis-je céder pour réduire la fracture ? », sont un vrai laboratoire de reconstruction du lien civique — quel que soit le score final.
• Reste le paradoxe fondateur. Entrer en politique, c’est risquer de devenir l’un des camps que l’on prétendait dépasser. Et la réussite la plus profonde de ce mouvement se mesurera moins à un nombre de sièges qu’à sa capacité à rester un pont sans se changer en rive.
Conclusion
Au fond, notre polarisation ne tient pas à une méchanceté nouvelle, mais à cet alignement des clivages qui fait de chaque désaccord un affrontement existentiel — et c’est bien pour cela que même les esprits les plus fins y cèdent. Le Riv’on HaRevi’i offre le contre-modèle le plus lucide qui soit ; mais la lucidité d’un diagnostic peut-elle faire gagner cette élection ? À 0,5 % dans les sondages et à quelques mois du vote, il ne franchira presque sûrement pas seul le seuil : son seul avenir politique passe par une alliance, au risque de devenir l’un de ces camps qu’il voulait dépasser. Sa vraie réussite est ailleurs — et elle est déjà là : avoir rappelé qu’une autre grammaire du désaccord existe, et l’avoir prouvée, table après table. Le Quatrième Quart ne sera pas sauvé par un parti de plus. Il le sera peut-être par cette idée-là — à condition qu’elle survive à son entrée en politique.
Pascal Grin


