Le procès de Benjamin Netanyahu est souvent présenté comme une anomalie démocratique : un Premier ministre en exercice comparaissant devant un tribunal alors qu’il dirige le pays, en pleine guerre, sous le regard du monde entier.
Depuis près de dix ans, enquêteurs, procureurs, avocats et juges consacrent des moyens considérables à une question simple dans sa formulation mais complexe dans sa démonstration : le Premier ministre a-t-il utilisé son pouvoir pour obtenir des avantages privés ou politiques ?
Les enquêtes ont débuté en 2016. L’acte d’accusation a été déposé en 2019. Le procès a commencé en 2020. Six ans plus tard, aucun jugement de première instance n’a encore été rendu.
Dans la plupart des démocraties, une telle procédure concernant le chef de l’exécutif aurait été suspendue jusqu’à la fin de son mandat ou interrompue pour des considérations d’opportunité politique. En Israël, rien de tel. La police a enquêté, le parquet a poursuivi, les juges jugent.
Que l’on considère Netanyahu comme victime d’un acharnement judiciaire ou comme un dirigeant devant répondre de ses actes, peu de démocraties auraient permis à leurs institutions de consacrer pendant aussi longtemps autant d’énergie à l’examen du comportement du chef du gouvernement.
Les critiques du procès y voient la manifestation d’un pouvoir judiciaire animé non seulement par des considérations juridiques mais aussi par la volonté d’influencer l’avenir politique du pays. Ses défenseurs répondent qu’il s’agit au contraire de la preuve qu’aucun responsable, aussi puissant soit-il, n’est au-dessus de la loi.
Les soutiens de Netanyahu voient dans les failles apparues au fil des audiences — témoignages parfois hésitants des principaux témoins, chronologie contestée de la réunion centrale du dossier 4000, conversations inabouties dans le dossier 2000, interprétation discutable des cadeaux reçus dans le dossier 1000 — la preuve qu’aucun échange illégal de faveurs n’a été démontré au-delà du doute raisonnable.
Le parquet répond que la force de l’accusation ne réside pas dans une preuve unique ou un témoin décisif, mais dans la convergence d’un grand nombre d’indices dont les juges devront apprécier la portée.
L’affaire révèle l’autonomie exceptionnelle de la police et du parquet à l’égard du pouvoir politique. Cette indépendance constitue une force pour l’État de droit, mais elle soulève aussi une question : comment concilier la liberté d’enquêter sur les puissants avec l’exigence de célérité, de proportion et de retenue ? Une procédure qui s’étend sur près d’une décennie finit inévitablement par nourrir le débat sur ses conséquences politiques.
Au cœur de cette longue procédure, Netanyahu a adopté une attitude qui mérite également l’attention. Ce n’est pas un accusé nerveux ou agressif, mais un homme calme, méthodique et discipliné. Audience après audience, il conteste les faits, critique les méthodes d’enquête et les conclusions du parquet, mais il comparaît régulièrement devant les juges sans jamais contester leur légitimité à le juger.
Cette attitude rappelle une caractéristique ancienne de la tradition politique hébraïque.
Dans la plupart des civilisations antiques, le souverain était au-dessus de la loi. Dans la Bible, il lui est soumis. David est confronté par le prophète Nathan. Le roi Achab est dénoncé par Élie. Le roi n’est jamais présenté comme l’incarnation du droit ; il demeure responsable devant une autorité supérieure.
Naturellement, les juges du tribunal de Jérusalem ne sont ni Nathan ni Élie. Nous ne sommes plus dans le registre de la prophétie mais dans celui du droit pénal moderne. Pourtant, une même intuition traverse les siècles : le pouvoir ne dispense pas de rendre des comptes.
C’est peut-être là la véritable singularité israélienne. Non pas qu’un Premier ministre soit jugé, mais qu’un Premier ministre puisse l’être pendant qu’il gouverne, par des institutions suffisamment indépendantes pour le poursuivre et suffisamment légitimes pour qu’il accepte de comparaître devant elles.
Mais une démocratie ne se mesure pas seulement à sa capacité de juger les puissants. Elle se mesure aussi à sa capacité de le faire dans un délai raisonnable.
L’histoire retiendra peut-être cette image singulière : celle d’un chef de gouvernement dirigeant une guerre, négociant avec les grandes puissances et comparaissant plusieurs fois par semaine devant ses juges.
Pour les uns, cette image est celle d’une démocratie exemplaire ; pour les autres, celle d’un système qui a perdu le sens de la mesure.
Mais tous reconnaîtront qu’elle demeure sans équivalent dans le monde démocratique contemporain.



