Le mythe selon lequel Israël manipule Trump de Pierre Rehov

Ces dernières semaines, une accusation familière a refait surface dans le débat politique américain : une accusation qui existe depuis des décennies, se transformant à chaque nouvelle crise sans jamais disparaître complètement. Selon un nombre croissant de voix, dont certaines étaient autrefois fermement ancrées au sein du mouvement conservateur, la décision de Donald Trump d’affronter militairement l’Iran ne résulte pas d’un calcul stratégique, mais de l’influence israélienne.
Cette affirmation est aussi prévisible que corrosive : les États-Unis, nous dit-on, sont entraînés dans une guerre non pas pour leurs propres intérêts, mais pour servir ceux de l’État juif.

Ce discours, autrefois marginal, trouve désormais un écho auprès de personnalités aux profils très différents. D’un côté, des figures médiatiques comme Tucker Carlson ou Candace Owens ont ouvertement adopté une rhétorique qui ne fait plus la distinction entre critique de la politique israélienne et hostilité envers Israël lui-même, glissant souvent, à peine dissimulée, vers une forme de discours bien plus ancienne et bien plus nauséabonde. Leur audience, cependant, se réduit comme peau de chagrin, leur influence étant de plus en plus diluée par leurs propres excès. De l’autre côté, on trouve des voix plus mesurées, comme celle de Joe Kent, ancien responsable de la lutte antiterroriste sous Trump, dont la démission s’est accompagnée de mises en garde contre le risque d’un nouvel enlisement des États-Unis au Moyen-Orient.

Cette crainte d’une guerre prolongée et impossible à gagner n’est pas infondée. La mémoire américaine est marquée par l’Irak, l’Afghanistan et, plus loin encore, le Vietnam. Chaque conflit a débuté avec des objectifs limités et s’est transformé en engagements interminables, aux conséquences incertaines et au coût humain et financier exorbitant. Évoquer le spectre d’un excès de zèle stratégique est non seulement raisonnable, mais nécessaire. Cependant, confondre cette crainte avec l’affirmation selon laquelle la politique américaine serait dictée par Israël, c’est méconnaître à la fois la nature du régime iranien et la logique de la confrontation actuelle.
La République islamique d’Iran n’est pas un simple adversaire régional. C’est un État révolutionnaire dont la doctrine stratégique est restée fondamentalement inchangée depuis 1979. Son objectif n’a jamais été la simple coexistence, mais l’expansion idéologique – par le biais de guerres par procuration, de tactiques asymétriques et d’une déstabilisation persistante au Moyen-Orient. Le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak, les Houthis au Yémen : il ne s’agit pas d’acteurs indépendants, mais des extensions d’une stratégie cohérente visant à projeter sa puissance tout en préservant une marge de manœuvre pour nier toute implication.

Réduire la réponse américaine à ce système à un agenda israélien, c’est ignorer une réalité fondamentale : l’Iran n’est pas seulement l’ennemi d’Israël. C’est un adversaire des États-Unis à part entière, qui cible sans relâche les intérêts, le personnel et les alliés américains depuis des décennies. L’idée que Washington aurait besoin d’une persuasion extérieure pour affronter un tel régime n’est pas une analyse, mais une projection.
Plus important encore, elle occulte le cadre stratégique global dans lequel il faut comprendre les événements actuels. La doctrine de Donald Trump – souvent résumée, parfois caricaturée, par l’expression « la paix par la force » – n’est pas née en réaction aux récents développements. Elle constitue un thème récurrent de ses déclarations publiques depuis des décennies, bien avant son entrée en politique. Le principe est simple : une stabilité durable ne s’obtient pas par des compromis avec des régimes hostiles, mais par la démonstration crédible que l’agression a un coût insupportable.

Dans ce contexte, l’Iran n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une architecture géopolitique plus vaste où les régimes autoritaires – que ce soit à Caracas, à Téhéran ou ailleurs – fonctionnent comme des maillons d’un réseau qui, en fin de compte, converge avec les ambitions stratégiques de la Chine. Les pressions récentes exercées sur le Venezuela, suivies de la confrontation actuelle avec l’Iran, relèvent d’une logique et non d’une coïncidence. Affaiblir ces régimes ne vise pas à protéger Israël, même si cela peut avoir cet effet ; il s’agit de démanteler les structures qui contribuent à un repli anti-occidental plus large. La crainte d’un nouveau « scénario irakien » repose également sur une analogie erronée. L’Iran n’est ni l’Irak de 2003, ni l’Afghanistan de 2001. C’est une nation dotée d’une identité historique profonde, d’une population très instruite et d’une classe moyenne importante. Les conditions qui ont permis l’émergence de proto-États djihadistes tels que Daech n’existent tout simplement pas, sous la même forme, au sein de la société iranienne. La rigidité idéologique du régime ne se reflète pas dans la population qu’il gouverne. Au contraire, les vagues de protestation répétées de ces dernières décennies – culminant avec les soulèvements massifs de ces dernières années – ont démontré un profond fossé entre l’État et la société.

Ce décalage a engendré une violence inouïe. La République islamique a maintes fois démontré que, face à la contestation, son premier réflexe n’est pas la réforme, mais la répression. Le massacre de prisonniers politiques en 1988, qui a coûté la vie à des milliers de personnes, n’était pas un cas isolé, mais un précédent. Plus récemment, la réponse du régime aux manifestations nationales a atteint des niveaux de brutalité inimaginables. Des rapports, dont un article du magazine TIME de janvier 2026 citant des hauts responsables anonymes du ministère iranien de la Santé, indiquent que jusqu’à 30 000 personnes (voire plus) auraient été tuées lors de la seule vague de répression des 8 et 9 janvier. Toutefois, ces estimations les plus élevées restent contestées et n’ont pu être vérifiées de manière indépendante, dans un contexte de coupures de communication et de démentis officiels. Le nombre exact ne sera peut-être jamais connu. Ce qui est certain, c’est le schéma : un système qui survit en écrasant son propre peuple.
Interpréter la réaction de Trump à de tels événements comme le fruit d’une influence israélienne revient à dépouiller la politique américaine de toute autonomie et de toute dimension morale. C’est suggérer que l’indignation face à la répression de masse est nécessairement importée, au lieu de découler des principes les plus fondamentaux du jugement politique.
Il ne s’agit en aucun cas de nier l’importance d’Israël dans l’équation stratégique. Au contraire, Israël représente l’un des alliés les plus précieux des États-Unis, tant sur le plan politique qu’opérationnel. Ses capacités de renseignement, notamment grâce au Mossad, ont maintes fois fourni des informations qu’aucun autre acteur de la région ne peut égaler. Son expérience militaire, forgée au fil de décennies d’affrontements directs avec les mêmes groupes armés que l’Iran déploie, constitue un atout et non un handicap. La coopération entre les deux pays n’est pas un signe de manipulation ; elle témoigne d’une convergence rationnelle d’intérêts entre alliés confrontés à une menace commune.

L’idée que cette coopération puisse amoindrir la souveraineté américaine révèle une confusion plus profonde, qui se manifeste de plus en plus au sein de certains segments de la droite américaine. Cherchant à éviter les ingérences étrangères, certains ont glissé vers une forme d’isolationnisme stratégique qui confond désengagement et prudence, scepticisme et lucidité. Dans ce contexte, toute alliance devient suspecte, toute convergence d’intérêts est réinterprétée comme une dépendance.
Mais le monde ne fonctionne pas en vase clos. À l’ère moderne, le pouvoir s’exerce par le biais de réseaux, de partenariats et d’objectifs partagés. Y renoncer au nom d’une autonomie dévoyée ne renforce pas les États-Unis, mais les affaiblit.
Le débat autour de l’Iran ne se résume donc pas à une simple question de tactiques militaires ou d’options diplomatiques. Il s’agit de savoir distinguer la prudence légitime des soupçons infondés. Certes, les États-Unis doivent éviter les erreurs des interventions passées. Certes, ils doivent définir des objectifs clairs et résister à la tentation d’engagements sans fin. Mais ils doivent aussi reconnaître que l’inaction comporte ses propres risques – que laisser un régime suivre sa trajectoire conduit non pas à la stabilité, mais à l’escalade.

L’affirmation selon laquelle Trump serait manipulé par Israël offre un récit commode. Elle simplifie la complexité, rejette la faute sur des acteurs extérieurs et dispense ses partisans de toute analyse stratégique. Mais elle le fait au détriment de la réalité. Ce qui se déroule actuellement n’est pas le fruit d’une influence étrangère. C’est la conséquence d’une confrontation de longue date entre un régime révolutionnaire et une puissance mondiale qui a, du moins pour l’instant, décidé que le coût de l’inaction était devenu trop élevé.
Et cette décision, qu’on l’approuve ou non, est indéniablement américaine.
L’APPLICATION
Ces dernières semaines, une accusation familière a refait surface dans le débat politique américain : une accusation qui existe depuis des décennies, se transformant à chaque nouvelle crise sans jamais disparaître complètement. Selon un nombre croissant de voix, dont certaines étaient autrefois fermement ancrées au sein du mouvement conservateur, la décision de Donald Trump d’affronter militairement l’Iran ne résulte pas d’un calcul stratégique, mais de l’influence israélienne.
Cette affirmation est aussi prévisible que corrosive : les États-Unis, nous dit-on, sont entraînés dans une guerre non pas pour leurs propres intérêts, mais pour servir ceux de l’État juif.
Ce discours, autrefois marginal, trouve désormais un écho auprès de personnalités aux profils très différents. D’un côté, des figures médiatiques comme Tucker Carlson ou Candace Owens ont ouvertement adopté une rhétorique qui ne fait plus la distinction entre critique de la politique israélienne et hostilité envers Israël lui-même, glissant souvent, à peine dissimulée, vers une forme de discours bien plus ancienne et bien plus nauséabonde. Leur audience, cependant, se réduit comme peau de chagrin, leur influence étant de plus en plus diluée par leurs propres excès. De l’autre côté, on trouve des voix plus mesurées, comme celle de Joe Kent, ancien responsable de la lutte antiterroriste sous Trump, dont la démission s’est accompagnée de mises en garde contre le risque d’un nouvel enlisement des États-Unis au Moyen-Orient.
Cette crainte d’une guerre prolongée et impossible à gagner n’est pas infondée. La mémoire américaine est marquée par l’Irak, l’Afghanistan et, plus loin encore, le Vietnam. Chaque conflit a débuté avec des objectifs limités et s’est transformé en engagements interminables, aux conséquences incertaines et au coût humain et financier exorbitant. Évoquer le spectre d’un excès de zèle stratégique est non seulement raisonnable, mais nécessaire. Cependant, confondre cette crainte avec l’affirmation selon laquelle la politique américaine serait dictée par Israël, c’est méconnaître à la fois la nature du régime iranien et la logique de la confrontation actuelle.
La République islamique d’Iran n’est pas un simple adversaire régional. C’est un État révolutionnaire dont la doctrine stratégique est restée fondamentalement inchangée depuis 1979. Son objectif n’a jamais été la simple coexistence, mais l’expansion idéologique – par le biais de guerres par procuration, de tactiques asymétriques et d’une déstabilisation persistante au Moyen-Orient. Le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak, les Houthis au Yémen : il ne s’agit pas d’acteurs indépendants, mais des extensions d’une stratégie cohérente visant à projeter sa puissance tout en préservant une marge de manœuvre pour nier toute implication.
Réduire la réponse américaine à ce système à un agenda israélien, c’est ignorer une réalité fondamentale : l’Iran n’est pas seulement l’ennemi d’Israël. C’est un adversaire des États-Unis à part entière, qui cible sans relâche les intérêts, le personnel et les alliés américains depuis des décennies. L’idée que Washington aurait besoin d’une persuasion extérieure pour affronter un tel régime n’est pas une analyse, mais une projection.
Plus important encore, elle occulte le cadre stratégique global dans lequel il faut comprendre les événements actuels. La doctrine de Donald Trump – souvent résumée, parfois caricaturée, par l’expression « la paix par la force » – n’est pas née en réaction aux récents développements. Elle constitue un thème récurrent de ses déclarations publiques depuis des décennies, bien avant son entrée en politique. Le principe est simple : une stabilité durable ne s’obtient pas par des compromis avec des régimes hostiles, mais par la démonstration crédible que l’agression a un coût insupportable.
Dans ce contexte, l’Iran n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une architecture géopolitique plus vaste où les régimes autoritaires – que ce soit à Caracas, à Téhéran ou ailleurs – fonctionnent comme des maillons d’un réseau qui, en fin de compte, converge avec les ambitions stratégiques de la Chine. Les pressions récentes exercées sur le Venezuela, suivies de la confrontation actuelle avec l’Iran, relèvent d’une logique et non d’une coïncidence. Affaiblir ces régimes ne vise pas à protéger Israël, même si cela peut avoir cet effet ; il s’agit de démanteler les structures qui contribuent à un repli anti-occidental plus large. La crainte d’un nouveau « scénario irakien » repose également sur une analogie erronée. L’Iran n’est ni l’Irak de 2003, ni l’Afghanistan de 2001. C’est une nation dotée d’une identité historique profonde, d’une population très instruite et d’une classe moyenne importante. Les conditions qui ont permis l’émergence de proto-États djihadistes tels que Daech n’existent tout simplement pas, sous la même forme, au sein de la société iranienne. La rigidité idéologique du régime ne se reflète pas dans la population qu’il gouverne. Au contraire, les vagues de protestation répétées de ces dernières décennies – culminant avec les soulèvements massifs de ces dernières années – ont démontré un profond fossé entre l’État et la société.
Ce décalage a engendré une violence inouïe. La République islamique a maintes fois démontré que, face à la contestation, son premier réflexe n’est pas la réforme, mais la répression. Le massacre de prisonniers politiques en 1988, qui a coûté la vie à des milliers de personnes, n’était pas un cas isolé, mais un précédent. Plus récemment, la réponse du régime aux manifestations nationales a atteint des niveaux de brutalité inimaginables. Des rapports, dont un article du magazine TIME de janvier 2026 citant des hauts responsables anonymes du ministère iranien de la Santé, indiquent que jusqu’à 30 000 personnes (voire plus) auraient été tuées lors de la seule vague de répression des 8 et 9 janvier. Toutefois, ces estimations les plus élevées restent contestées et n’ont pu être vérifiées de manière indépendante, dans un contexte de coupures de communication et de démentis officiels. Le nombre exact ne sera peut-être jamais connu. Ce qui est certain, c’est le schéma : un système qui survit en écrasant son propre peuple.
Interpréter la réaction de Trump à de tels événements comme le fruit d’une influence israélienne revient à dépouiller la politique américaine de toute autonomie et de toute dimension morale. C’est suggérer que l’indignation face à la répression de masse est nécessairement importée, au lieu de découler des principes les plus fondamentaux du jugement politique.
Il ne s’agit en aucun cas de nier l’importance d’Israël dans l’équation stratégique. Au contraire, Israël représente l’un des alliés les plus précieux des États-Unis, tant sur le plan politique qu’opérationnel. Ses capacités de renseignement, notamment grâce au Mossad, ont maintes fois fourni des informations qu’aucun autre acteur de la région ne peut égaler. Son expérience militaire, forgée au fil de décennies d’affrontements directs avec les mêmes groupes armés que l’Iran déploie, constitue un atout et non un handicap. La coopération entre les deux pays n’est pas un signe de manipulation ; elle témoigne d’une convergence rationnelle d’intérêts entre alliés confrontés à une menace commune.
L’idée que cette coopération puisse amoindrir la souveraineté américaine révèle une confusion plus profonde, qui se manifeste de plus en plus au sein de certains segments de la droite américaine. Cherchant à éviter les ingérences étrangères, certains ont glissé vers une forme d’isolationnisme stratégique qui confond désengagement et prudence, scepticisme et lucidité. Dans ce contexte, toute alliance devient suspecte, toute convergence d’intérêts est réinterprétée comme une dépendance.
Mais le monde ne fonctionne pas en vase clos. À l’ère moderne, le pouvoir s’exerce par le biais de réseaux, de partenariats et d’objectifs partagés. Y renoncer au nom d’une autonomie dévoyée ne renforce pas les États-Unis, mais les affaiblit.
Le débat autour de l’Iran ne se résume donc pas à une simple question de tactiques militaires ou d’options diplomatiques. Il s’agit de savoir distinguer la prudence légitime des soupçons infondés. Certes, les États-Unis doivent éviter les erreurs des interventions passées. Certes, ils doivent définir des objectifs clairs et résister à la tentation d’engagements sans fin. Mais ils doivent aussi reconnaître que l’inaction comporte ses propres risques – que laisser un régime suivre sa trajectoire conduit non pas à la stabilité, mais à l’escalade.

L’affirmation selon laquelle Trump serait manipulé par Israël offre un récit commode. Elle simplifie la complexité, rejette la faute sur des acteurs extérieurs et dispense ses partisans de toute analyse stratégique. Mais elle le fait au détriment de la réalité. Ce qui se déroule actuellement n’est pas le fruit d’une influence étrangère. C’est la conséquence d’une confrontation de longue date entre un régime révolutionnaire et une puissance mondiale qui a, du moins pour l’instant, décidé que le coût de l’inaction était devenu trop élevé.
Et cette décision, qu’on l’approuve ou non, est indéniablement américaine.
Pierre Rehov@pierrerehov
Documentariste et écrivain d’investigation. Entre raison et passion, vérité et illusion.
https://www.pierrerehov.com/


