« La question séfarade » de Daniel Bensoussan-Bursztein Daniel Bensoussan-Bursztein est journaliste aux Cahiers Bernard Lazare et essayiste, engagé dans une réflexion sur l’histoire et la mémoire des juifs originaires du monde arabo-musulman. Son essai La question séfarade ne relève ni de l’ouvrage académique ni du témoignage personnel. Il s’agit d’un texte de clarification, qui vise à rendre intelligible une expérience historique longtemps minorée dans le récit dominant. L’histoire des juifs en terre d’islam est souvent présentée à travers un récit apaisé, marqué par l’idée d’une coexistence, dont les équilibres auraient été brisés par la colonisation européenne et par l’importation de l’antisémitisme chrétien. Ce récit, largement diffusé dans l’espace intellectuel occidental, tend à réduire les tensions à des facteurs exogènes et récents. La question séfarade s’inscrit en faux contre cette lecture. Sans nier les transformations introduites par la modernité coloniale, Bensoussan-Bursztein propose de revenir sur la condition des juifs en terre d’islam sur la longue durée, en s’intéressant non seulement aux textes juridiques, mais aux formes concrètes et durables de l’inégalité. Au centre de son analyse se trouve la notion de dhimma, et plus encore celle de dhimmitude. Il ne s’agit pas simplement d’un statut ancien, mais d’un cadre structurant qui a façonné les rapports sociaux, les représentations et les comportements, bien au-delà de sa disparition formelle. La dhimma garantissait aux non-musulmans la protection de leur vie et de leurs biens, en échange d’une reconnaissance explicite de leur infériorité statutaire. Cette protection a parfois été interprétée comme une forme de tolérance, notamment par comparaison avec l’Europe chrétienne. Bensoussan-Bursztein montre qu’elle reposait en réalité sur une hiérarchie claire et assumée. Cette hiérarchie ne se limitait pas au droit. Elle structurait les relations sociales et s’inscrivait dans les mentalités. Le juif était autorisé à vivre au sein de la société majoritaire, mais à condition de rester à une place définie, connue et rarement contestée. L’égalité n’y était ni attendue ni envisagée. La notion de dhimmitude permet de comprendre la persistance de cette condition au-delà de son abolition juridique. Elle désigne une intériorisation de l’infériorité, faite de prudence, de retenue et de conscience de la fragilité du statut. Cette condition pouvait fonctionner sans violence ouverte, précisément parce qu’elle était intégrée comme normale. L’un des apports essentiels de l’essai consiste à montrer que l’hostilité envers les juifs en terre d’islam ne saurait être comprise comme une simple importation européenne. Sans nier l’influence de l’antisémitisme occidental, Bensoussan-Bursztein met en évidence l’existence d’un antijudaïsme ancien, inscrit dans l’ordre religieux et social. Cet antijudaïsme reposait sur une hiérarchie qui justifiait l’infériorité du juif. Il se manifestait moins par des persécutions constantes que par une vulnérabilité structurelle. La sécurité du juif dépendait de son acceptation de l’ordre établi et de sa capacité à ne pas le remettre en cause. Cette réalité permet aujourd’hui encore de comprendre pourquoi l’absence relative de violences systématiques ne saurait être assimilée à une égalité réelle. Elle éclaire aussi la fragilité durable des communautés juives dans des sociétés où leur statut est resté conditionnel. L’arrivée de la colonisation introduisit une rupture décisive. Pour les juifs, elle ouvrit l’accès à des formes nouvelles de protection juridique et d’égalité civile. Cette transformation fut souvent interprétée comme une alliance avec le pouvoir colonial. Bensoussan-Bursztein en propose une lecture différente. L’exemple du décret Crémieux en Algérie est à cet égard central. L’accès à la citoyenneté française fut vécu par les juifs comme une protection contre une discrimination héritée de la condition antérieure. Il ne s’agissait pas d’un rejet de l’environnement local, mais d’une sortie de l’infériorité statutaire. Les réactions hostiles suscitées par cette émancipation révélèrent la profondeur de la hiérarchie ancienne. Ce qui était remis en cause, ce n’était pas seulement l’ordre colonial, mais la disparition d’un rapport d’inégalité longtemps considéré comme naturel. L’exil massif des juifs du monde arabo-musulman au XXᵉ siècle apparut alors comme l’aboutissement d’un processus ancien. Il ne peut être compris uniquement comme une conséquence des conflits contemporains, mais comme le résultat d’une fragilité structurelle devenue insoutenable dans les États nouvellement indépendants. Cet exil s’accompagna d’un effacement mémoriel. La disparition de communautés anciennes fut rarement pensée comme une perte historique majeure. Leur expérience resta marginale dans les récits dominants, souvent reléguée au second plan ou réduite à des explications simplificatrices. Le travail de Bensoussan-Bursztein vise à restituer une cohérence à cette histoire, en reliant l’exil à la condition qui l’a précédé et en rompant le silence qui entoure cette trajectoire collective. La question séfarade propose ainsi une relecture exigeante de l’histoire des juifs en terre d’islam. En s’attachant aux structures de l’inégalité plutôt qu’aux seuls événements, Bensoussan-Bursztein met en lumière une condition durable, longtemps neutralisée par des récits faussement consensuels. Ce livre ne cherche ni à opposer les mémoires ni à hiérarchiser les souffrances. Il invite à reconnaître une expérience historique spécifique, sans laquelle le déracinement des juifs du monde arabo-musulman demeure incompréhensible. En ce sens, il ne s’agit pas seulement d’un travail sur le passé, mais d’une contribution à une réflexion contemporaine sur la mémoire et les silences qui continuent d’en façonner l’écriture.