Les enjeux des prochaines élections en Israël

Rony Klein

La guerre actuelle contre l’Iran, ainsi que la campagne au Liban, pourront nous faire oublier que les élections législatives doivent avoir lieu en Israël dans les prochains mois.

Certains ne manqueront pas de s’en réjouir : en effet, cette guerre, par son ampleur véritablement historique, nous éloigne des mesquineries de la vie politique israélienne, de sa médiocrité endémique, de la bassesse ordinaire de la vie publique de ce pays. Car incontestablement, cette guerre excède les petits jeux de la politique, au sens où elle unit l’ensemble des Israéliens contre un ennemi commun. Elle fait, ou devrait faire, l’unanimité de tous. Par  conséquent, elle ne saurait être un enjeu politique en Israël, puisqu’elle s’attaque au pire ennemi que connaît aujourd’hui Israël, la République islamique iranienne, qui souhaite notre destruction et notre mort. Ce qui relève de la sécurité élémentaire des citoyens d’un Etat ne devrait pas faire l’objet d’un débat politique. Il devrait être l’objet du consensus.

Or, précisément, nous le savons bien, ce n’est pas le cas. En effet, à l’heure du « tout est politique », cette guerre est elle-même récupérée politiquement. Et cette récupération en vue de bénéfices électoraux doit nous faire réfléchir au vice interne à la vie politique israélienne, et peut-être à celui de la politique moderne en général, telle que l’entendait déjà Péguy lorsqu’il distinguait la « mystique » et la « politique » il y a plus d’un siècle. Mais concernant un pays en guerre perpétuelle comme Israël, les choses sont encore plus flagrantes, et nous sommes face à une profonde méprise quant aux enjeux de la politique. De quoi s’agit-il ?

Dans le cas d’Israël, ce malentendu commence en 1967, alors qu’Israël vient de remporter la Guerre des Six-Jours et qu’elle a conquis les territoires de Judée-Samarie, du Sinaï et du Golan. C’est alors que naît un débat sur le destin de ces territoires, et aussi sur la question sécuritaire. Au-delà de l’argument théologique ou historique – cette terre appartient au peuple juif en vertu d’une promesse divine ou d’une histoire multiséculaire – entre en jeu également un argument sécuritaire : ces territoires seraient indispensables à la sécurité de l’Etat d’Israël face à ses ennemis. Cet argument sécuritaire est constamment invoqué dans le discours de la droite israélienne, qui le complète par d’autres thèses bien connues : il n’y a pas de peuple palestinien, on ne saurait faire confiance aux Arabes, etc.

Je n’entends pas entrer dans une discussion autour de ces thèses, mais rappeler quelques idées trop oubliées. Tout argument sécuritaire doit être jugé objectivement par des spécialistes neutres, des militaires ou des géopoliticiens. Ils ne sauraient être utilisés par des politiciens sans scrupules en vue de conforter leur pouvoir au sein de la population. La sécurité du pays doit être remise aux forces de sécurité et à ses responsables : c’est à eux de statuer sur les problèmes sécuritaires et militaires, comme c’est à eux de défendre les citoyens de leur pays. Le premier ministre devrait écouter leurs conseils et leurs directives, et les suivre, car ce sont des spécialistes de la question. Or, en Israël, la confusion règne en permanence entre les politiques et les militaires : les militaires s’engagent souvent, à leur sortie de l’armée, dans des carrières politiques, et les politiques se targuent toujours de prendre les meilleures décisions en matière de sécurité. On dira que c’est inévitable dans le cas d’Israël, mais cette confusion est à la source d’une situation malsaine, où l’on ne sait jamais qui est responsable des décisions, des échecs comme des réussites. On l’a vu dans le cas du 7 octobre, où la direction politique tente de faire tomber la responsabilité de l’échec sur l’Armée et les Renseignements. Ce qui est absurde, puisque dès que la réussite militaire est au rendez-vous, les politiques s’empressent d’en revendiquer la paternité, pour des raisons évidentes.

Or, cette situation est particulièrement malheureuse parce qu’elle entraîne une conséquence inéluctable : tous les autres sujets, à savoir les sujets civils, demeurent en arrière-plan, et ne font pas l’objet d’un réel débat politique. D’une réelle préoccupation politique au même titre que les questions militaires et sécuritaires, qui l’emportent nettement dans l’esprit à la fois des politiques et des citoyens. C’est le cas de l’économie, bien sûr, mais aussi de l’éducation, la santé, la justice, la politique culturelle, et d’autres sujets civils. Or, ces sujets relégués à la périphérie du discours public devraient être au contraire au centre du débat public et politique, puisque c’est ici qu’il y a réellement débat, divergences, controverses et désaccords. Alors que dans les questions militaires et sécuritaires, le débat purement technique concernant les moyens devrait être confiné aux spécialistes, puisqu’il va de soi que tout le monde s’accorde sur la fin, à savoir la sécurité du pays. Or, les Israéliens dans leur ensemble sont pris dans le piège que leur tendent les politiciens, surtout à la droite de l’échiquier politique : ils votent pour des questions de sécurité, mus essentiellement par la peur. Car la droite ne cesse de brandir ce chiffon rouge : l’autre camp, la « gauche », ce sont des faibles, des belles âmes naïves voire franchement des « traîtres », des libéraux cosmopolites qui n’aiment pas réellement leur pays, on ne saurait leur faire confiance en matière de sécurité, ils risquent de rendre des territoires, de mettre en danger le pays, etc. Cela est d’autant plus absurde que la « gauche », telle qu’elle existait avant le 7 octobre, n’existe plus, que même le parti démocrate, qui se réclame de la « gauche », a orienté son discours sur le plan des institutions et de la justice – il se nomme « démocrate », ce qui est tout un programme – que sur le plan sécuritaire. Plus encore : le chef de ce parti de « gauche » est lui-même un ancien militaire, haut gradé de Tsahal. D’où l’inanité des accusations de la droite et de l’extrême-droite et la non pertinence de ses arguments.

Il faut donc changer de discours : arrêter de stigmatiser une gauche fictive, qui n’existe plus, et parler de ce qui divise réellement les Israéliens, et non de ce qui devrait les réunir, à savoir leur sécurité. Quant aux extrémistes juifs de Judée-Samarie, qui ne sont rien d’autres que des hors-la-loi et des délinquants sous couvert d’idéologie, ils devraient être condamnés par l’ensemble de la classe politique israélienne, de droite comme de gauche. Malheureusement, la droite israélienne, par démagogie, pour des raisons bassement électoralistes, n’ose pas les condamner clairement, et joue un jeu trouble avec eux. Cultivant la haine et le désir de vengeance, elle légitime à demi-mots leurs exactions. Voilà un pas de plus dans la corruption morale de la droite israélienne.

Je précise que je n’écris pas ces lignes pour plaider une cause politique quelconque ; mon objectif est plutôt que la politique israélienne retrouve – ou trouve enfin – un discours à la mesure des défis essentiels de ce pays. Il s’agit d’engager les Israéliens à se recentrer sur les véritables enjeux de la politique. Tant qu’ils seront pris au piège d’un discours sécuritaire démagogique, les Israéliens seront dans l’impasse. Les élections seront truquées. Car voilà sans doute le plus grand des paradoxes : alors qu’Israël mène aujourd’hui une guerre totalement juste, moralement justifiée, une guerre historique contre l’incarnation du Mal dans notre génération, le pays est miné de l’intérieur depuis des années par une politique désastreuse, qui ne cesse d’alimenter la division interne et d’entretenir – pour des raisons bassement électorales – une forme de guerre civile larvée. Au contraire, renforcés par nos valeureux soldats, nous citoyens israéliens, devrions être à la hauteur de leur héroïsme, et faire d’Israël une société modèle, poursuivant la justice, une société à la fois juive et démocratique. Voilà le défi de notre génération.

31 mars 2026

Rony Klein
Docteur en philosophie et Rabbin du mouvement Massorti, diplômé de l’Institut Schechter de Jérusalem. Rony est un enseignant franco-israélien ayant étudié la philosophie à Paris. Il a été professeur à l’Université Hébraïque, à l’Université de Tel Aviv et dans les lycées français d’Israël. Spécialiste de la pensée juive française contemporaine (Lévinas, Manitou, Benny Lévy…) et de philosophie politique, il a publié quatre ouvrages, deux en hébreu et deux en français, et prépare en ce moment un livre précisément sur le thème de la démocratie dans les sources juives.

Un commentaire sur “Les enjeux des prochaines élections en Israël-Rony Klein

  1. FINKIELSZTEJN Gérald dit:

    La justesse de cette analyse est indéniable mais il y manque un aspect fondamental: Israël n’a pas dépassé le stade du “kibboutz galouiot”, le rassemblement des exil(é)s.

    Face à l’afflux des immigrants Juifs autour de la fondation de l’Etat d’Israël – principalement les expulsés des pays du Moyen-Orient dans la foulée du lancement de la guerre d’indépendance et les rescapés de la Shoa – Ben Gourion craignait qu’il serait impossible d’enseigner la démocratie “moderne” à ces Juifs venu de pays où ils ne participaient, pas du tout ou très partiellement, à la politique, mais la subissaient. Et ce parce les priorités étaient de les loger, nourrir et enseigner l’hébreu dans les oulpans. Au cours des années il faut y ajouter les Yéménites, les Africains du Nord, les Ethiopiens et les Russes et autres nationalités du bloc soviétique. Un “racisme intérieur” s’est de plus installé, qui a créé un clivage social et religieux sectaire, qui a mené à un clivage politique partisan, culturel (ashkénaze) et a même été exploité par des politiques à certaines périodes (récupération du mouvement sépharade d’Afrique du Nord des “Panthères Noires” par le Likoud).

    Aujourd’hui nous observons la pérennité de Netanyahou grâce à sont comportement correspondant à la politique des dirigeants des pires galouiotes, décrite par Rony Klein: une forme de tyrannie.
    Sans l’initiation, d’un enseignement “civique” qui consisterait à l’apprentissage des histoires de toutes les galouiotes et les ordres de priorité des finalités du vote démocratique, dès la scolarité et aussi aux adultes, dans un cadre de formation professionnelle ou même pour l’obtention du permis de conduire, sanctionné par un certificat de civisme obligatoire, tout ce que décrit Rony Klein sur l’état de la politique en Israël depuis des décennies se perpétuera.

    L’initiation de cet enseignement devrait être sous la forme d’une loi fondamentale.

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