OPINION. « L’Iran et la fin du chaos organisé » par Léa Landman, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient
Repenser la vision occidentale et binaire : « guerre ou paix » autorise une nouvelle grille de lecture sur le conflit Israël-États-Unis / Iran.
La Tribune Dimanche – Rédaction
Publié le 10/03/26 à 15:45
Léa Landman est spécialiste du Moyen Orient.
« Le monde occidental fonctionne avec une grille binaire : la guerre ou la paix. Appliquée au Moyen-Orient, cette grille produit une illusion rétrospective qui fausse tout. Parce que depuis la guerre du Golfe, il n’y avait pas eu de guerre inter-étatique déclarée. Seulement des guerres civiles, des milices, des proxies et on préférait ne pas voir la main qui tirait les ficelles.
Les Israéliens, eux, ne s’y trompaient pas. Ils ont développé une doctrine militaire entière autour du concept de Campagne entre les Guerres. Une phase active menée entre deux conflits ouverts et qui est faite de frappes chirurgicales, assassinats ciblés, guerre cyber, opérations spéciales contre les capacités iraniennes et ses proxies. L’objectif étant de retarder la prochaine guerre déclarée en dégradant continuellement les moyens de l’ennemi. Israël anticipait donc une guerre ouverte et agissait pour en repousser l’échéance. Le 7 octobre a brûlé les étapes. En franchissant ce seuil, le Hamas a précipité la phase que cette doctrine était précisément censée préparer.
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Ce que nous voyons aujourd’hui n’était donc pas écrit. Mais il n’est pas non plus une surprise pour qui regardait honnêtement la région. La guerre de proxies iranienne n’était pas un équilibre stable, c’était du chaos organisé.
L’imaginaire dominant a une adresse : Israël. C’est Israël qui déstabilise la région, qui occupe, qui frappe. Cette lecture a une réalité, mais elle est trompeuse à double titre. D’abord parce qu’elle réduit une instabilité régionale profonde à un conflit israélo-palestinien, comme si le Yémen, le Liban, l’Irak et la Syrie n’existaient pas. Ensuite parce qu’elle masque la véritable architecture du chaos, financé, armé et dirigé depuis Téhéran. Un chaos organisé, délibéré, instrumentalisé, rentable pour son commanditaire.
L’absence de guerre inter-étatique déclarée ne signifiait pas la paix. Elle signifiait une guerre d’une autre nature, invisible, déléguée, systématique. L’Iran a construit patiemment un réseau de milices capables de déstabiliser des États entiers. Le Hezbollah au Liban, transformé en État dans l’État, plus puissant que l’armée libanaise légitime. Les Houthis au Yémen, qui ont plongé le pays dans une guerre civile dévastatrice tout en contrôlant le détroit de Bab-el-Mandeb. En Irak et en Syrie, les milices chiïtes et le soutien au régime Assad ont achevé de tisser un corridor d’influence de Téhéran jusqu’à la Méditerranée.
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Ce n’était pas de l’instabilité accidentelle. C’était une stratégie cohérente. Utiliser les vides de gouvernance, armer des acteurs non-étatiques, exporter la révolution iranienne par procuration. La guerre était là. Elle n’avait juste pas de déclaration officielle.
Pendant des années, l’endiguement était le mot d’ordre : accords, canaux diplomatiques, politique d’apaisement. Mais un système qui ne change rien aux flux d’armes, rien au financement des proxies, rien à la doctrine des Gardiens de la Révolution n’endiguait rien. Il gérait l’apparence. Les monarchies, elles, pensaient pouvoir rester hors du jeu, convaincues que le conflit opposait fondamentalement Israël et l’Iran, et qu’une certaine distance suffisait à les tenir à l’écart. Cette illusion-là aussi s’est effondrée.
Pendant plus de quarante ans, l’Iran a suivi une règle non écrite qui était de ne pas frapper Israël directement, laisser les proxies faire le travail, maintenir une distance plausible, préserver la possibilité de négocier. Cette règle a volé en éclats en avril 2024, quand l’Iran a lancé, pour la première fois, une attaque directe de missiles et de drones depuis son territoire contre Israël. Puis une deuxième, en octobre 2024.
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Une rupture doctrinale, pas une escalade accidentelle. Les proxies sur lesquels l’Iran s’appuyait depuis des décennies ont été massivement affaiblis. Le Hezbollah saigné. Le Hamas décimé ou presque. La chute d’Assad a supprimé le corridor terrestre syrien. L’Iran ne pouvait plus faire la guerre par procuration avec les mêmes instruments. Elle a donc changé de mode opératoire parce que ses options s’étaient réduites. Ce rétrécissement des options est précisément ce qui produit l’erreur de calcul, celle d’acteurs affaiblis qui continuent d’agir comme s’ils ne l’étaient pas.
Le Hezbollah en est l’illustration la plus claire. Affaibli, il a tiré sur Israël pour signaler sa survie. Message politique voulu, réponse volontairement limitée. Le résultat fut inverse. Israël obtint une justification pour rouvrir le front ouvertement, et le gouvernement libanais franchit un seuil historique en déclarant les activités militaires du Hezbollah illégales.
La logique d’un acteur acculé qui tente le tout pour le tout. Ce que le Hezbollah illustre en miniature, l’Iran le reproduit à l’échelle régionale.
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L’Iran ne cible plus seulement Israël et les bases américaines. Elle frappe les infrastructures énergétiques du Golfe, annonce la fermeture du détroit d’Ormuz, paralysant de facto le transit d’un cinquième du pétrole mondial, et envoie des drones sur la base britannique d’Akrotiri à Chypre, premier impact du conflit sur le sol européen. Mais ce qui révèle l’état réel du régime, c’est autre chose. L’Iran cible des aéroports civils, des data centers, des sites touristiques, des installations électriques. Elle frappe Oman et le Qatar, ses propres médiateurs historiques, sans les prévenir. Le porte-parole qatari a dit publiquement que les cibles iraniennes ne se limitaient pas aux installations militaires. Elles incluaient l’ensemble du territoire qatari.
C’est là que la thèse de l’endiguement s’effondre définitivement. On pensait contenir l’Iran dans un périmètre régional et militaire. Elle frappe désormais sans distinction de cibles, sans logique de désescalade, et sans épargner ceux qui lui servaient de canaux diplomatiques avec Washington. Un régime qui ne maîtrise plus ni ses instruments ni ses conséquences dérive. Sa rationalité légendaire remise en question.
Et l’Iran se retrouve seule. Aucun État, pas même ses partenaires habituels, ne vient à son secours.
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Il y a une tentation, compréhensible, de lire ce qui se passe aujourd’hui comme une rupture totale avec le passé. C’en est une, mais pas dans le sens qu’on croit. Ce n’est pas l’Iran qui change de nature, c’est quarante ans de stratégie iranienne qui atteignent leur point de rupture. La régionalisation totale du conflit, les frappes sur le sol européen, l’isolement de Téhéran sont les conséquences d’une logique portée jusqu’à son terme, pas l’irruption d’un désordre nouveau.
Le Moyen-Orient n’a pas basculé dans le chaos. Il y était déjà. Ce qui a changé, c’est que ce chaos est devenu impossible à nier. La phase actuelle est plus lisible que celle d’avant. Plus brutale, certainement, puisqu’on est passé des guerres de l’ombre aux frappes balistiques et à la décapitation assumée d’un appareil militaire et politique. Mais moins opaque. On sait qui combat qui. Les lignes de front sont tracées, les alliances assumées, les responsabilités visibles.
Et ce chaos d’avant n’était pas sans conséquences pour l’Europe. Les attentats revendiqués ou commandés par Téhéran sur sol européen, les assassinats politiques dans les capitales occidentales, les réseaux de financement et de renseignement infiltrés jusque dans les capitales européennes, tout cela existait déjà. La « stabilité » qu’on défendait avait un coût. On préférait simplement ne pas en faire la comptabilité.
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La grille binaire guerre/paix n’était pas seulement une illusion, c’était une commodité. Elle arrangeait tout le monde, les chancelleries qui préféraient ne pas nommer ce qu’elles voyaient, les marchés qui avaient besoin de croire à la stabilité, les opinions publiques à qui on épargnait une vérité inconfortable. Ce qui a changé, ce n’est pas la région. C’est qu’on ne peut plus se payer ce luxe.
Donc non, ce n’était pas mieux avant. Ni pour le Moyen-Orient, ni pour l’Europe. »
Léa Landman,
géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient
https://www.latribune.fr/journalistes/la-tribune-dimanche—redaction-t02uizr0


